Prendre le pouls du peuple

Prendre le pouls du peuple

Troisième édition de La Chose Publique, foisonnante, du 15 au 24 novembre : au mitan de ce festival des idées, outre les têtes d'affiche que sont Taubira et Rosanvallon, notons la présence de Baptiste Kotras, auteur d'un vivifiant essai sur l'analyse de l'opinion publique au travers des réseaux sociaux.

Dans le foisonnement des rencontres concoctées par les équipes de la Villa Gillet et Res Publica, à l'origine de ce festival pro-européen et citoyen, difficile de faire son choix : doit-on miser sur les deux grandes figures conviées, dont Pierre Rosanvallon qui inaugure les festivités le jeudi 15 novembre à 19h ? De son dernier ouvrage, récit s'arrêtant juste avant le macronisme qu'il n'analyse pas, au contraire des soubresauts de notre vie politique et de la société française depuis Mai-68, qu'il maîtrise sur le bout des doigts pour en avoir été non seulement un observateur avisé, mais aussi un acteur influent, de par ses essais et réflexions ayant fortement influencé cette deuxième gauche qu'il dissèque ici, et en particulier Michel Rocard, ou aurait eu beaucoup à dire - et l'on aurait pu lui opposer l'une des plus passionnantes historiennes de la nouvelle génération, Ludivine Bantigny, qui dans un article pour Terrestres lui répond admirablement sur ses oublis. 

L'on aurait pu aussi s'étendre sur le cas Christiane Taubiraretirée de la politique mais qui remplit les salles et n'en finit pas d'attiser une gauche démocratique en perte de repère et surtout de figure tutélaire : elle a incarné lors du précédent quinquennat la seule et unique mesure vraiment symbolique d'une politique de gauche et de ce fait, face au désert qu'est aujourd'hui l'espace entre Macron et Mélenchon, attise encore les espoirs d'une autre voix en politique, à la parole plus réfléchie et moins intempestive. Son autobiographie par les livres intitulée Baroque Sarabande (Philippe Rey éditions) donnera lieu à l'un de ses grands entretiens dont les adeptes de la Villa Gillet raffolent, l'ancienne ministre évoquant ici son amour de la littérature et son éducation en découlant, donnant force à son parcours toujours accompagné au plus près par des ouvrages qu'elle dévoile - avec quelques disques - dans une remarquable playlist en fin d'ouvrage, où Aimé Césaire se taille la part du lion. Nul doute que ce moment (vendredi 23 novembre à 21h) sera un point fort du festival - l'affluence est telle qu'une seconde salle de l'université Lyon 3 a été réquisitionnée avec écran géant pour accueillir tout le monde - mais tout est déjà complet.

Twitter ou le retour à Louis XV

L'on pourrait encore évoquer tous ces débats abordant les sources de la radicalité (mardi 20 novembre à 21h), la question migratoire et la démocratie (mardi 20 novembre à 19h), l'anthropocène (jeudi 22 novembre à 21h) avec le psychanalyste Pierre-Henri Castel (c'est à lire ci-dessous), mais attardons-nous sur la présence de Baptiste Kotras, dont le fort vivifiant petit essai intitulé Les Voix du Web est sorti au Seuil en cette rentrée et a attiré l'attention. Le sociologue ausculte les réseaux sociaux et surtout leur nouveau rôle de baromètre de l'opinion publique, habituellement dévolu aux sondages depuis de longues années. Ainsi, Kotras a observé comment les instituts (agences, start-ups...) de mesure de l'opinion en ligne réalisent leurs études alors qu'il est impossible de maintenir une représentativité statistique via le Web. Et il repose, aussi, une question éternelle : est-ce que toutes les voix se valent lorsqu'elles expriment leur opinion ?

Kotras explique ainsi que si sur Internet, et particulièrement sur Twitter (Facebook étant souvent plus privé), l'on égare en chemin l'idée de représentativité (qui parle ? classe sociale, âge ou origine géographique sont généralement inconnus), l'on gagne par contre sur la liberté des sujets abordés, puisqu'ils le sont spontanément, et non pas amenés par des questions. À cela, les agences de mesure ont décidé de répondre en appliquant la méthode du sismographe, comme pour un tremblement de terre, passant en revue tout ce qui se dit pour repérer les zones et temporalités de mouvements et ainsi apporter une réponse rapide. Dans le domaine politique, Kotras montre l'importance que peuvent avoir quelques comptes d'activistes très suivis, ou les influenceurs pour les marques, qui auront un impact immédiat de par le nombre de leurs followers. Il démontre surtout qu'avec les réseaux sociaux, sont revenus des moyens d'études remontant à loin dans le passé, à un temps d'avant ces sondages honnis des éditorialistes, où l'opinion publique se mesurait par des "mouches", ces émissaires du pouvoir royal de Louis XV qui arpentaient anonymement tavernes et marchés pour noter tout ce qui se disait, surtout si c'était grincheux, ou plus tard les notables rendant compte du pouls de leurs ouailles sous le Second Empire, reproduisant ainsi une parole jugée plus spontanée que le sondage traditionnel, mais pourtant moins scientifique. Kotras ausculte, compare, mais ne juge pas de la pertinence de l'un ou l'autre des modèles, juste de leur complexité.

Ce qu'Internet fait à la politique

Avec Dominique Cardon, Antoine Garapon, Baptiste Kotras et Marylin Maeso

À l'Université Lumière-Lyon 2, le mercredi 21 novembre à 21h

 

Par Sébastien Broquet|Le Petit Bulletin