«  La société civile doit investir le champ politique...»

« La société civile doit investir le champ politique...»

Les signataires de cette tribune, réunis en février à Ouagadougou dans le cadre "Des Dynamiques" projet initié par Res Publica, plaident pour une participation accrue des associations, ONG et syndicats à la sphère institutionnelle.

Citoyen ou association de quartier, syndicat ou ONG, les multiples acteurs qui forment la société civile apportent une contribution déterminante au bon fonctionnement de la cité. Pourtant, louée pour son rôle, célébrée pour ses succès, la société civile reste un objet difficile à appréhender. Qu’il s’agisse des objectifs et principes défendus, de son mode d’organisation, des moyens d’action, elle est caractérisée par son extrême diversité, ce qui rend difficile toute tentative de définition exhaustive. Mais à défaut de définition, il est néanmoins possible de proposer une classification de ses formes d’action.

A travers des discussions menées en février à Ouagadougou à l’occasion des Rencontres de la société civile, nous avons identifié trois entrées correspondant d’abord aux types d’actions poursuivies par les acteurs, ensuite à l’étendue des intérêts défendus et enfin à leur portée sur une échelle de temps. Trois niveaux, pour trois fonctions : agitateur, garant et boussole.

Participer à la définition du futur

L’agitateur répond à la mobilisation, plus ou moins rapide et spontanée, pour soutenir une cause ou un intérêt spécifique qui émerge spontanément dans la vie de la cité (un collectif de sans-papiers, par exemple) ou revient régulièrement à l’agenda (les journées mondiales, le jour du dépassement, etc.). Sa mobilisation se caractérise par une forte visibilité et vise à obtenir une réponse ou un engagement rapide des autorités publiques.

Le garant poursuit, lui, la défense des intérêts d’un groupe face à l’action ou l’inaction de la puissance publique. Il s’appuie généralement sur un cadre existant qui structure l’organisation de la société. La caractéristique de cette fonction tient à son caractère établi, en associations ou organisations, appuyé sur un système de financement qui assure la pérennité et la continuité de l’action. En outre, les individus engagés dans ce type d’approche défendent un intérêt général qui les dépasse individuellement.

Enfin, la boussole correspond à la possibilité pour la société civile de participer à la définition du futur et aux choix collectifs, en dehors du temps électoral (prospective, temps long, intérêt général, organisation de la société). Ce rôle n’est exercé que par une partie limitée de la société civile, celle qui maîtrise les codes et le langage des décideurs politiques tels que les universitaires, chercheurs, experts ou think-tankers. En surplomb des discussions, ces acteurs participent à la formulation des options et orientations politiques.

Bien entendu, ces trois types d’actions ne sont pas mutuellement exclusifs. Les organisations garantes contribuent au débat public comme des boussoles, tout en accueillant des agitateurs.

Accompagner les évolutions

Mais au-delà de cette diversité de la sphère civile, demeure la question des relations avec la sphère institutionnelle. Et là, le débat est vif. Il y a ceux qui préfèrent se tenir à distance du pouvoir et jouer un rôle de conseil, d’expertise ou de garde-fou. Et puis il y a ceux qui régulièrement franchissent le Rubicon et décident de participer au pouvoir politique, le plus souvent au moment d’une élection – le succès des listes Europe Ecologie en 2009 reposait en partie sur cette convergence, et l’Afrique francophone regorge de ces trajectoires.

Mais, succès ou échecs, les expériences passées n’ont toujours pas tranché l’éternel dilemme : faut-il préférer peser en externe sur les actions du pouvoir ou tenter de les infléchir de l’intérieur ? Lors de nos Rencontres de la société civile, les débats ont néanmoins fait ressortir plusieurs arguments en faveur d’une participation de la société civile au pouvoir politique, en Europe comme en Afrique.

Un premier argument tient à la nécessité de poursuivre les actions engagées avec succès. Lorsque la société civile a initié et accompagné un changement social, elle doit être en mesure d’en garantir la pérennité et de décider de l’après. Les acteurs du changement doivent investir le champ politique et prendre part au pouvoir. A défaut, la société civile exigera a minima la mise en place de dispositifs de consultation et de codécision pour accompagner les évolutions.

Deuxièmement, les acteurs de la société civile reconnus comme des exemples dans leurs combats peuvent porter au sein des institutions les changements de comportements espérés et exigés. Probité, intégrité, transparence, courage sont autant de valeurs que les représentants de la société civile pourraient incarner dans l’action publique. Ainsi, quand les décideurs cherchent à « politiser » la société pour la mobiliser, la société civile pourrait en retour « civiliser » la politique.

Raviver la confiance entre élus et citoyens

Enfin, il y aurait là une chance de remédier à deux maux profonds de nos institutions politiques contemporaines : la défiance croissante de la part des citoyens et l’enfermement dans une gestion myope soumise au court terme. Une participation accrue de la société civile aux processus de décision permettrait de surmonter ces deux difficultés. Ainsi, en « civilisant la politique », ces acteurs de la société civile raviveraient la confiance entre élus et citoyens. En outre, leur participation pourrait s’inscrire dans des mécanismes permettant à la société civile de prendre part à la définition des orientations de long terme de nos communautés politiques. La société des citoyens reprendrait alors son rôle de boussole si important dans les relations de confiance entre individus et institutions, entre présent et futur.

La question de la participation de la société civile au pouvoir revient à s’interroger sur le rôle de la société des citoyens dans la conduite des affaires publiques qui lui échoit. Comme le disait Victor Hugo le 21 mai 1850 à la tribune de l’Assemblée au sujet du suffrage universel reconnu aux citoyens : « Soyez tranquilles, vous êtes souverains. »

Tribune parue sur le site du Monde Afrique et co-signée par :

> Sékou Koureisy Condé, président de l’African Crisis Group (A.C.G),

> Mariama Gamatié Bayard, sociologue,

> Edouard Gaudot, écologiste français et ancien conseiller au Parlement européen,

> Edouard Martin, président de l’association Bridge (Bâtir le Renouveau Industriel sur le Génie Écologique),

> Liliane Umubyeyi, Coordinatrice de la recherche chez Avocats Sans Frontières, 

> Yves Pascouau, directeur des programmes Europe de l’association Res Publica.